Comment Persée sur les réseaux 1/5 : Fonctionnement général des réseaux sociaux

Nous disons chercher en ligne un lien avec des proches devenus lointains, avec des contacts à l’étranger, des relations potentiellement utiles, des connaissances que l’on aimerait faire plus bibliquement, un public auquel présenter nos œuvres… Pour tendre notre petite toile sur la grande les divers réseaux nous proposent un lieu où échanger des avis, des commentaires, des images, des vidéos etc. ainsi que des messages privés.

Cette réponse à notre demande de mise en contact (en réalité, cette offre créatrice d’une demande qui n’existait pas avant que la technologie ne le permît) est la partie émergée de l’ice-zucker-berg.

Depuis quelques années on peut aussi ajouter à cette partie émergée tout le commerce et traitement des données personnelles, qu’il s’agisse de publicités ciblées, de manipulation politique, d’études ou d’ingénierie sociale : la formule « si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit » est désormais passée dans le langage courant.

Si tout cela est su et connu, quelle est donc la partie immergée ? Que venons-nous vraiment trouver sur les réseaux et en particulier ceux du groupe Facebook (FB, Instagram et Whatsapp) dont nous avons bien moins conscience ?

Ce sont les émotions, et surtout les passions tristes : l’insatisfaction, la jalousie, l’envie, le mépris, et, à leur intersection, le drama, c’est à dire l’action ou plutôt son succédané.

Nous nous connectons en espérant qu’il se passe quelque chose, un nœud, des crises, quelque chose à dénouer ou à trancher.

Les réseaux nous offrent un feuilleton dont nous sommes les héros, une télé-réalité interactive. Et comme dans toute télé-réalité, ce sont les émotions négatives qui sont mises en avant : on veut des pleurs, des cris, des coups de gueule, du désespoir, du stalking (espionnage de l’activité d’une personne). Toutes les structures sont là pour le faciliter.
Le tableau va être sombre parce que nous savons tous très bien faire l’apologie des réseaux, c’est pour ça que nous y restons  : nous y avons découvert de chouettes personnes, parfois même nos compagnons de vie ou de route, notre groupe de musique, nos associés, des personnes qui partagent nos passions ou nos idées, nous y trouvons une saine émulation, des défis, nous y maintenons un lien, nous y découvrons et apprenons tant de choses… et pourrions faire tout cela en une heure par jour, tous réseaux confondus.
Mais nous y passons bien plus, cinq minute par heure, trois heures d’affilée (en faisant autre chose, certes)… nous revenons toujours y vérifier quelque chose.

Quoi ? Le drama, l’action que le réseau met en scène.

Pour que le réseau devienne scène, il faut que nous y investissions nos émotions, il faut que les structures mêmes du réseau nous attrapent par les passions, nous montrent exactement ce qui nous enthousiasmera ou nous désespérera, non pour nous en purger mais pour le cultiver et s’en nourrir : le réseau social est l’anti-tragédie, un bouillon de culture pour passions de valets.
Tout d’abord les messageries : la mention « lu » pouvait avoir sa justification dans l’assurance que le message était bien passé. Sauf qu’il peut s’agir d’une fausse manipulation et l’on ne peut, en fait, strictement rien faire de cette information tant que le message n’a pas reçu de réponse. Cette mention ne sert donc qu’à générer de la frustration. Cette frustration ne suffisait pas : il a fallu lui ajouter une indication sur le statut connecté ou non de la personne : « dernière activité à telle heure ». Information qui n’a strictement aucune justification à part la fermentation des émotions. En suivant un schéma volontairement outré, que peu de personnes ressentent aussi vivement et qu’encore moins conscientisent : si notre interlocuteur, quel qu’il soit, a reçu notre message et ne lui a pas répondu alors qu’il s’adonne à diverses activités sur ce même réseau, c’est qu’il nous méprise, c’est que nous avons quelque chose de méprisable, de « non prioritaire ». Il faut donc chercher autre part une validation dont cette simple mention a crée le manque. Pour se rassurer on postera quelque chose, en attendant des réactions positives.

Ainsi la frustration, l’impatience et l’insécurité sont créatrices de « contenu ». Le réseau fonctionne en créant un manque que nous viendrons remplir par le « contenu ».
Créer du contenu est en effet l’enjeu de tout réseau. L’indétermination de ce terme en dit l’indifférence : n’importe quoi, tant que ça remplit.

Le contenu est à l’expression ce que la boulimie est à la nourriture. Troll, Collège de France, twerk, Martha Argerich, tout est bon tant que ça fait du « feed », de la nourriture.

Plus on nourrit la Machine, plus elle nous récompense en promouvant nos posts : la quantité seule rend visible. Sur les réseaux, la qualité (popularité, likes, engagement) n’est qu’une super-quantité.

Tout ce feed nourrit le réseau, et les nourritures les plus caloriques, celles qui font réagir, celles qui engendrent toujours plus de contenu, sont celles pleines de drama.
La chose se vérifie chaque jour : une œuvre de beauté, accompagnée d’un titre et d’un nom d’auteur pour tout commentaire, engendrera toujours moins d’ engagement (c’est à dire de commentaires, réactions, likes) qu’un coup de gueule, qu’une polémique ou qu’une séance d’introspection lacrimale.

Une autre façon d’exciter les passions tristes est la promotion du stalking : pour peu qu’une personne ou groupe de personne nous intéresse, l’algorithme, percevant cet intérêt (davantage d’interactions avec ces gens, de visites sur leurs profils) fera sans cesse apparaître des informations nullement demandées : Untel a aimé cela, Untel a répondu à tel post. Il s’agit bien sûr de jouer sur l’influence de la personne pour augmenter l’engagement : puisque le but est l’inflation du contenu, tout engagement d’une personne devient un produit dont la publicité peut créer davantage d’engagement de la part de ceux qui la suivent. De même que l’algorithme me propose des objets que mes contacts ont aimés ou achetés (c’est le rôle de la publicité ciblée), de même il me propose les conversations, parfois entre parfaits inconnus, auxquelles mes contacts privilégiés participent ne serait-ce que d’un like.

 

Toute personne qui crée quelque chose et l’expose au public en attend retour, mais si la comparaison et l’envie de reconnaissance sont choses naturelles, la réalité ne laisse que chez les mauvaises gens le chiffre prendre le pas sur l’essence.
Si deux artistes qui s’apprécient connaissent un succès différent, la morsure de l’envie ne sera peut-être pas absente chez celui que la fortune ignore mais le plaisir de la compagnie de son ami l’atténuera. Jamais deux camarades ne sont égaux en possessions, en succès, en popularité ou en talents, mais si parfois l’inégalité pique au détour d’une réflexion ou d’un détail, elle est aussitôt balayée par les sentiments heureux du partage amical.
Sur les réseaux, au contraire, on a sans cesse la fiche de paie, le patrimoine et la cote de popularité de ses contacts sous les yeux avant même que d’avoir accès à leur expression. D’abord les chiffres, puis seulement les mots ou images.
Il s’agit là d’un grade on ne peut plus démocratique, une inégalité on ne peut plus égalitaire : c’est la masse qui vote, qui like, qui jauge. Pas de jury ici, pas de professeur pour attribuer une bonne note, pas de hiérarchie qualitative : c’est le goût le plus massif qui l’emporte, tout prix est un prix de popularité (combien de fois reçoit-on ces terribles demandes « votez pour moi dans tel concours », concours virtuels qui ne récompensent jamais que la démagogie). Rien de plus démocratique que de préférer Beyoncé à Schumann ou JK Rowling à Mircea Eliade.
Mais de même que les monstres démocratiques du réel ne sont nourris que de notre consentement à la servitude, de même les monstres virtuels ne sont enflés que de nos passions, ils ne sont que ce que nous y investissons, et le manque est ce qui nous fait investir. Le manque est ce qui réveille nos instincts de chasseur, le manque – affectif, gastrique, financier – est notre moteur premier et les réseaux, bons fils de pub, ont pour objectif de le creuser et de s’en nourrir. (1)

Les artistes les plus purs le savent et se vexent tout de même de n’avoir que 6 likes sous une photo magnifiquement composée, ou d’autres de n’avoir « que » 1500 followers. Les esprits les plus fins le savent, et se désolent tout de même qu’un texte où chaque mot est pesé soit ignoré quand un coup de gueule chouinard génère une centaine de commentaires.
Mais ils restent englués, parce que depuis Homère la gloire est dans le chant des hommes, parce qu’on n’existe que dans la reconnaissance, parce qu’il n’y a pas de gloire même posthume pour les ceux dont l’œuvre n’est jamais sortie de la chambre, parce que les galeries contemporaines recrutent en ligne, parce qu’il n’y a plus de clubs littéraires, de journaux, de banquets, ou du moins n’en connaissent-ils pas. Alors il faut bien faire son petit tour de drama sur la scène pixellisée.

Et moi-même, l’ayant compris dès mes premiers mois sur Twitter et Instagram, n’en ai pas moins réellement souffert et connu les montagnes russes du drama, ce parc d’attraction virtuel qui nous fait passer du chagrin du rejet à l’excitation des courbes croissantes (chic, mon produit « moi-même » se vend bien ce trimestre !), qui nous affiche en plein écran toutes les turpitudes de ceux que nous voulons admirer : tel a liké une analyse politique plus que pathétique, tel a « adoré » le selfie immonde d’une turbo-pouf, telle a sponsorisé la visibilité de sa photo…
« in another dimension, with voyeuristic intention, well secluded, I see all », et un scolopendre rampe sur l’icône.

On a décortiqué, on a critiqué : on n’est pas plus avancé. Il nous faut toujours trouver des musiciens pour notre futur groupe, un magazine dans lequel publier, des modèles pour nos photos, des photographes pour la plus grande gloire de notre corps, des clients pour notre artisanat, des adeptes pour notre secte… Et puis il est vilain de faire le fin museau devant des raisins trop haut. Voici donc, en attendant que le monde change et que les éditeurs, galeristes et autres agents fassent leur boulot, les clefs pour vous faire remarquer sur ces fameux réseaux et tenter d’en cueillir au moins quelques fruits après vous être fait copieusement déchirer par leurs épines.

[ A SUIVRE]

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« I am half sick of shadows » The Lady of Shalott _ Sidney Meteyard

(1) A cela on pourra objecter que le manque est depuis toujours moteur de toute création, mécanique, poétique et même divine (mais dans ce cas il faut créer ledit manque, le creux, par rétractation), bref, on aspire parce qu’on manque d’air, on est inspiré parce que les dieux manquent d’hymnes.
Les ingénieurs sociaux ont simplement observé et monétisé.

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