Thème et variations arcaniques

De même que le port de l’uniforme est la façon la plus efficace de souligner caractères et différences, de même la contrainte, en art, est l’écrin de l’originalité.

Là où l’œil s’égare en mille codes différents souvent tributaires de la négligence ou des modes (qui relèvent toutes deux de l’abdication du goût propre pour déléguer à autrui le soin de penser notre apparence à notre place), l’uniforme met les différences en relief en permettant à chaque détail d’être vu et reconnu, trahissant une personnalité : il sera immaculé ou sali, soigné ou débraillé, détourné, surtout, accessoirisé. Le paradoxe de l’uniforme est qu’il révèle l’individualité là où la disparité la noie dans un trop plein d’informations. Au lieu de changer chaque jour de style plus ou moins volontairement, l’uniforme permet de trouver le sien propre, plus authentique, celui de son corps et de son esprit, symbolisé par des accessoires, coiffures, état général etc…

Il en va de même des artistes et c’est ce qui fait la popularité des séries et thèmes imposés : les allégories des saisons, des continents ou des arts, les muses, les olympiens, les épisodes bibliques ou mythologiques, les signes du zodiaque, les péchés et les vertus (jusqu’au dernier avatar de la chose dans le monde des illustrateurs pop : les princesses Disney). L’intérêt est double : découvrir le style et le discours de l’auteur en le comparant aux autres dans son appropriation du thème (c’est l’effet « uniforme »), découvrir la caractérisation de chaque motif en les comparant entre eux (c’est l’effet série).

Et s’il existait des livres d’illustration, des art books en bon godon, pensés sur ce mode, consacrés à de telles séries, et qui eussent été imprimés pour usage populaire depuis des siècles ?
Imaginez une série imposée, que divers artistes auraient illustrée, chacun à sa manière, selon des codes et un format rigoureux. Imaginez que ces art books soient compacts, légers, et relativement bon marché pour le travail artistique fourni. Imaginez, en outre, que tout cela ait des ramifications symboliques et ésotériques suffisamment riches pour en faire un objet de recherche savante et comparer autre chose que le simple agrément des formes.
Oh support idéal de l’art et du discours, c’est à dire du symbole, qui es-tu ?
Le tarot.
Que l’on peut mettre dans une poche de pantalon et avec lequel on peut même jouer à la belote en retirant quelques cartes.

Voici pourquoi j’en fais collection et voudrais la partager avec vous dans de prochains articles.
Vous l’aurez compris, mon approche n’est pas du tout divinatoire, elle est esthétique et culturelle. Je n’oserai dire « savante » que lorsque j’aurai davantage lu et assimilé sur le sujet.

Je ne pratique rien avec mes cartes, pas même un petit kems entre amis, pas même, comme certains conteurs ou thérapeutes, n’en fais-je un support de narration ou de méditation.
Certains praticiens, refusant la mise en demeure du divin que constitue la divination et sa façon d’exiger un miracle (« Il est écrit : Tu ne provoqueras pas le Seigneur, ton Dieu » dit Jésus tenté par le démon dans l’évangile de Matthieu), en font un moyen de dialogue avec l’inconscient, d’auto-auscultation de l’âme. Il me semble, à moi béotienne, que pour que l’inconscient s’exprime, encore faut-il jouer cartes sur table, et non retournées (car l’inconscient, du moins selon l’avancée actuelle de la médecine, n’a pas le pouvoir de voir les faces cachées et choisir parmi elles ce qu’il aurait envie de dire). Un exemple intéressant de cette parole donnée à l’inconscient, sorte de spiritisme à destination du moi profond, se trouve dans Twin Peaks : l’agent Cooper demande à ce que soient lus les noms des suspects, à chaque nom, il le répète, visualise la personne et lance une pierre sur une bouteille placée à bonne distance, puis il note si la bouteille est touchée et si elle se brise. L’acte est volontaire (la visée) et conscient (des noms cités) mais une part de « hasard » est laissée à l’inconscient pour conduire le geste, inconscient dans lequel certains indices sont peut-être immergés. Il ne s’agit pas, ici, de faire l’exégèse de ce protocole, du personnage de l’agent Cooper ou de la série de David Lynch mais de souligner la différence avec la consultation du tarot comme medium de l’inconscient : il me semble que celle-ci ne peut fonctionner que si toutes les cartes sont visibles, même une fraction de seconde, et non tirées totalement au hasard.
Quoi qu’il en soit, les diverses pratiques ne seront pas mon objet ici.
On comprendra aussi aisément que, n’étant pas tournée vers la divination mais vers les variations esthétiques sur des thèmes imposés et symboliques, je n’aie strictement aucun intérêt pour les « oracles » qui forment parfois des art books agréables mais bien moins culturellement et artistiquement intéressants que les tarots.

Dans mes prochains articles à ce propos je vous présenterai donc et critiquerai, parfois vertement, les art books arcaniques qui forment ma collection, selon leur histoire, leur démarche, leur système symbolique et leur style.

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un petit aperçu de quelques tarots de ma collection, dont le meilleur et le pire…

2 commentaires

  1. Je suppose que le principe de dialogue avec l’inconscient n’est pas dans quelle carte tu tires, mais dans comment tu réagis (consciemment ou non), et à quoi tu l’associe. Selon moi (et ma non connaissance du sujet), la carte importe peu, c’est plus ce qu’elle déclenche qui compte.

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    • Tu as raison, c’est ce qui est conseillé et pratiqué, mais l’aspect « à cartes retournées » me gêne un peu, ce qui n’est pas forcément cohérent de ma part. Après tout, s’il s’agit d’inspecter les désirs et aspirations ou craintes du « moi profond », n’importe quel support de méditation peut convenir pour peu qu’on puisse croire à un aspect un peu magique pour y projeter nos désirs et pseudo-synchronicités, donc qu’il y a un peu de hasard que la croyance puisse venir remplir pour qu’on se dise « TIENS, justement tel élément qui fait signe à tel ou tel aspect de mes questionnements actuels ».
      Je trouvais la méthode « Twin Peaks » plus évidente, mais sans doute moins « riche » d’interprétations. (d’ailleurs j’ai vu des gens la reproduire en lançant des objets dans un récipient en disant une affirmation et en essayant de viser (et c’est peut-être une pratique « divinatoire » dont Lynch s’est inspiré et qui pré-existait, parce que ça fait très « pratiques de pyjama party » comme truc (ou « pratiques ludo-divinatoires dans la sociabilité féminine adolescente » pour le dire façon « j’encule les mouches et c’est ma gloire »), je n’ai pas du tout fait de recherche sur la question, je devrais tiens !).

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