F-[REAC]-K

Encore un « vieil » article, celui-ci datant du 13 avril 2016, comme suite de la réflexion amorcée dans le précédent.

* * *

A l’époque des débats et manifs autour de la loi sur le mariage pour tous, un seul argument du camp opposé m’avait touchée (depuis les choses ont quelque peu changé et j’y reviendrai sans doute dans un autre article) : les propos d’une figure du milieu gay hardcore (dont j’ai complètement oublié le nom, le sérieux de ce blog est ébouriffant… j’en suis ébouriffée…), que je m’en vais résumer, trahir, et abâtardir allègrement.
Cet homme reprochait au mouvement, à la sous- et contre-culture gay et queer, de se dénaturer en cherchant à se dissoudre dans le modèle dominant, dans la norme. Pour lui, c’était moins le mariage qui dégénérait que la culture queer, dans un acte d’auto-reniement, d’auto-sabotage. Il ne pensait pas à l’homosexualité en tant que pratique sexuelle particulière, qui peut être celle de n’importe qui et n’a pas à se faire connaître, faisant partie du domaine privé, au même titre que les positions préférées, les divers fetish, les jeux de rôles et/ou de domination. Il pensait au monde queer et en particulier au monde gay hardcore, qui a ses codes, sa culture, son éthique, sa façon brutale et sensuelle d’envisager le monde, un monde profondément « en marge », écorché vif, extrême, qui se définissait en opposition au foyer pacifique, tiède, bourgeois, reproducteur.
Pour cet homme, vouloir « faire comme les hétéros bourgeois » était renier son identité propre de loup solitaire , féroce, dans l’ombre du bois, traqué et meurtrier (de soi-même, à l’opposé du « safe sex », car oui, l’homme était un adepte du bareback).

J’ai parfois repensé à ces propos, surtout en songeant au monstrueux et à la façon dont il tend à se faire norme. Et de plus en plus, il me semblait que mettre l’a-normal, l’hors-norme, au centre des représentations sociales (débats, fictions, art…) le menaçait dans son essence, le vidait de sens et, subjectivement, de valeur.

Je n’emploie pas le mot « anormal » de façon péjorative, loin de là (ceux qui suivent ce blog, ou me connaissent personnellement (en général ça va de paire) le savent bien), mais avec ce que je prétends (peut-être à tort) être une certaine objectivité sociologique : il y le modèle dominant, la norme civilisationnelle, les piliers, les repères, les cadres [les pôles masculin / féminin, la civilisation pagano-chrétienne-tendance-catho (en France) etc…] et il y a le reste : les marges, les minorités, les contre- et sous-cultures, les identités « autres », qui, sortant de cette « norme » civilisationnelle sont donc a-normaux. 

Il me semble que l’intérêt, la grandeur, la puissance, même, de l’a-normal, du freak, réside dans son anormalité, dans le fait qu’il se définisse en marge du modèle civilisationnel dominant. L’a-normal, le marginal, est au corps social ce que le carnaval est au reste de l’année : son repoussoir, aussi fascinant qu’effrayant. Comme le carnaval, le marginal est nécessaire à la norme, il en définit les contours, le contraire, il la hante, lui fait peur, la blesse, la rassure. Il a sa place « taboue » dans la société, comme précisément sa marge qui l’aide à se recentrer. Ainsi la sorcière guérisseuse, le chaman, la pythie, le prêtre-roi de Nemi, les héros pris de rage guerrière etc… C’est le rôle du trickster : être en partie Chaos, pour tenir le Chaos hors des limites, être la limite, la zone crépusculaire entre la norme tranquille et le maelström du dehors.

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Ginger Trickster, par Erebus-Odora 

C’est évidemment le cas des contre-cultures, qui sont volontairement marginales, se revendiquent telles (les zazous, les punks etc…) mais aussi la vocation de naissance de certaines personnes, par leurs dons, leurs fêlures, leurs pulsions, leurs répulsions. Il y a évidemment là une « injustice », une tragédie : pourquoi tel être innocent devrait, du fait de sa nature, être condamné à hanter les marges ? N’aspire-t-il pas à un bonheur tranquille et « normal » ?
J’y vois en effet une injustice, mais dans la même mesure que l’inégalité naturelle d’intelligence, d’habileté etc…, et une tragédie au sens où la personne à laquelle la nature attribut ce fatum n’y peut rien. Cependant le tragique accepté est grandeur (cf Kierkegaard). La créature étrange, androgyne, sur le seuil, entre deux, est certes condamnée à la solitude de la marge, à l’incompréhension, mais, acceptant son rôle pleinement, exerce aussi un immense pouvoir sur la norme qu’elle contient.

Le problème du monde moderne, qui normalise les « monstres », qui en fait un modèle culturel (cf toutes les séries à ce propos, les poupées, les BD etc…), qui refuse de nommer l’a-normal comme tel de peur de froisser les sensibilités, ces nouvelles idoles, est qu’il dépouille précisément le « freak » de son pouvoir, de sa grandeur. Si tout est normal, il n’y a plus ni norme ni chaos, il n’y a plus de trickster, partant, plus de pouvoir particulier, plus d’identité cinglante de l' »hors les murs ». Chacun devient son petit autre, aux griffes limées, aux crocs arrachés : il n’y a plus de « même » défini par la norme (lesdits murs), partant, plus de relations autres qu’ « individuelles », de bulle égotiste inoffensive à bulle égotiste inoffensive. Chacun ses choix, chacun chez soi.

Si je me pose ainsi en faveur des contours, des espaces délimités, des frontières symboliques entre le dedans et le dehors, ça n’est pas par pensée petite bourgeoise du Jedem das Seine et les vaches seront bien gardées. C’est précisément pour redonner à l’altérité son pouvoir, son authenticité qui ne doit pas avoir pour idéal de se travestir en norme. Être « autre », être un freak, un monstre, un « a-normal » est une élection tragique qui ne se peut singer. D’où l’aberration d’une époque où la personne « normale » va se chercher quelque moyen imaginaire de ne pas l’être, histoire de ne surtout pas correspondre au confort (faussement) « insipide » d’une norme décriée au profit de la parade bigarrée du carnaval perpétuel. D’où le règne des apparences, de la vacuité, des postures creuses que l’on adopte pour être « dans le coup » alors que notre nature tend vers leur opposé. Les « freaks » refusent leur grandeur tragique, les « normaux » se déguisent en « freaks », tout le monde se tord, et en soufre.

Alors oui, l’a-normalité n’est pas heureuse, la différence, la sur-sensibilité, les pulsions bizarres sont évidemment sources de fêlures, de déséquilibres. Oui, on peut chercher à tout prix à devenir norme, au prix de la déconstruction du concept même de norme, on peut vouloir dissoudre cette altérité qui nous dévaste dans le confort de l’ « intérieur ». Ou alors on peut être fidèle à la vérité de sa nature, et hurler dans les marges, les déserts, les forêts, des chants terribles qui font trembler d’effroi et d’enthousiasme ceux du dedans, on peut porter son a-normalité en étendard, en être « fier ». Il me semble presque paradoxal, dans cette perspective, que la « marche des fiertés » (fierté d’une identité « autre ») promeuve l’assimilation, la dissolution de cette altérité dans la norme.

Je sais qu’écrivant cela, je serai loin de rassembler (mais en même temps, ça n’est pas vraiment mon but), je sais que cela vient d’une amatrice de black metal, de sang et de douleur, et que donc quand je dis que je préfère la vérité (de ma nature) au bonheur (dans la norme), je ne peux guère espérer convaincre grand monde, mais il me semble que les « freaks » les plus radicaux sont aussi ceux qui devraient soutenir le plus activement les piliers de « la norme », cette douce lumière qui permet à notre noirceur de jaillir avec toute son intensité.

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Trickster Priest par Pupukachoo 

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