L’indépendance, un mythe moderne

Le monde moderne confond indépendance et liberté.
Par « moderne » je n’entends pas le monde cartésiano-baroque mais le monde individualiste, urbain et capitaliste qui a triomphé au XIXème siècle après une conception dans les foudres du luciférianisme pré-romantique du XVIIIème.
L’esclave moderne se croit libre quand il est parvenu au nouvel âge d’homme : celui de la solitude chèrement acquise où, enfin, à force de travail sans œuvre et de renoncement sans sagesse, on peut fièrement payer son propre loyer et ses propres impôts. Affranchi des tuteurs familiaux et des héritages de la terre ou de l’esprit, on ne dépend plus que de ses propres cotisations.

L’idée est d’abord romantique : celle de l’individu solitaire, qui, loin des sentiers tracés, défriche sa propre route à la hache, dans la douleur et le sang. Si héritage il y a, il ne peut-être que maudit, fatal, tragique. La liberté serait de s’y soustraire, seul contre vents et marées et, au but d’une dure ascension où l’on ne devra rien à personne, contempler enfin la mer de nuages. Son pendant capitaliste est le mythe de l’entrepreneur qui, parti de rien, se hisse, seul, à la cime.
Ces vers de Cyrano pourraient illustrer le moment de bascule où le refus d’un esprit libre de « faire milieu » et de se plier aux usages de cours se confond avec l’exaltation individualiste de l’indépendance :
« Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »
Entre la chère liberté de Savinien de Cyrano et l’indépendance farouche de Rostand, le culte du génie, l’individu-titan et le romantisme ont creusé un fossé.

Little-Watteau

Comme tout le monde ne peut pas être maudit ou bohème, la bourgeoisie triomphante se contentera d’une traduction matérielle : est digne du nom d’homme celui qui ne dépend financièrement que de son propre travail, de sa propre entreprise. Recevoir une pension, être logé devient alors motif de honte et ce qui a toujours été la condition de l’artiste ou du poète prend des connotations de fille entretenue. Avec le déclin du modèle paysan, est digne du nom d’homme celui qui s’est arraché à la terre et à ses racine, est « monté à la ville » et a su y survivre et grimper, seul, l’échelle sociale.
Les solidarités territoriales et familiales ont longtemps survécu : le Rouergat aidait le Rouergat à s’installer, le cousin aidait le cousin à se placer, mais désormais toute aide extérieure à l’individu seul est perçue comme une « triche » qui entacherait du soupçon d’héritage la gloire volontariste de la monade contemporaine. Obtenir un travail par contacts, famille et autres pistons est un crime de lèse égalitarisme qui doit se taire : confiance familiale devient synonyme d’incompétence. Il est inconcevable que la personne placée le soit à cause d’un lien de confiance et de recommandations sincères. Pire, ne pas être salarié mais créateur, artiste, écrivain n’est estimable qu’à l’unique condition qu’on ne vive que de ce que rapportent ses droits ou d’un travail alimentaire parallèle. Passé 25 ans, recevoir le moindre aide de son clan (famille et alliés) est le comble du déshonneur.

Et il s’agit bien de cela, d’honneur : l’honneur traditionnel était lié  aux bienfaits rendus à la communauté. On était l’honneur de son pays pour en avoir chassé les ennemis, l’honneur de son village pour tisser les plus belles tapisseries de la région, l’honneur de la communauté pour la faire exceller en tel ou tel point. L’honneur de la personne était sa capacité à glorifier sa communauté, la faire reconnaître, porter haut ses couleurs et son nom. L’honneur moderne et bourgeois est lié à l’indépendance et à la solitude : est honorable qui s’est fait seul et honnêtement (mais surtout seul), qui résiste à tout sans rien demander à personne.
Là où le héros antique n’avait nulle honte à se faire soigner par ses pairs et user de leur hospitalité, traditionnellement acquise, de longs mois durant, là où la plus célèbre  doctoresse pouvait avoir quitté sa famille pour le couvent sans jamais avoir du se débrouiller seule, là où la plus fameuse tisserande pouvait ne jamais quitter la maison familiale, l’individu moderne envisage sans honte sa médiocrité mais se ferait seppuku plutôt que demander de l’aide à ses parents et se prostituerait pour ne pas être chez eux à 30 ans. La piété filiale ne consiste plus à couvrir son nom de gloire ou à prendre soin des vieux jours de ses parents, mais à les quitter au plus vite pour ne pas être un fardeau, tout cela se faisant avec la même sincérité hier et aujourd’hui. A chaque époque les hommes essaient de faire au mieux, de se conformer au modèle, de répondre à ce que la norme attend d’eux.

La modernité capitaliste et bourgeoise crée, sans volonté particulière mais par voie de faits, les individus dont elle a besoin : des monades sans racines, sans terroir, sans réseau autre que virtuel, sans aide autres que d’État. De fait les systèmes traditionnels, les visions traditionnelles de l’honneur et de la communauté la menacent puisque ces reliquats féodaux court-circuitent ses mécanismes de fluidification sociale. Il ne faut donc pas s’attendre à ce qu’elle produise d’autres exemples et exalte d’autres valeurs que celles de l’indépendance solitaire et du ne-devoir-rien-à-personne.
A nous de nous demander si c’est là modèle à suivre, si c’est ce qui nous inspire et nous élève, de nous débarrasser de vains buts et de vaines hontes pour retrouver les quêtes et les gloires véritables.

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6 commentaires

    • Oui, vous avez tout à fait raison. L’indépendance d’esprit, c’est à mes yeux celle de Savinien de Cyrano (et une partie de celle du Cyrano de Rostand) le « mythe » qui sert la modernité n’est que ce « but ultime » qu’est l’indépendance financière et sociale. Même si on fait partie d’une famille, d’un clan, d’une communauté il faut préserver son indépendance de jugement, sa farouche liberté de pensée, de parole et d’actes.

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  1. Etre soutenu par sa famille ou sa communauté, soit. Mais encore faut-il rappeler que cela doit s’accompagner, pour être honorable, d’une production qui ait du sens, à défaut de valeur monétaire, et d’une décence personnelle à propos des facilités de sa situation.

    Rien de plus détestable que ces fils de parvenus menant une existence hédoniste au crochet des parents et étalant leur fortune pour prouver leur valeur.

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    • Justement non : une existence n’a pas à être « rentable » et « productive ». Je pense que nous sommes d’accord là dessus et que c’est pour ça que tu précises « du sens » et « décence personnelle », mais je précise pour d’autres. De même que le sens ne peut pas être « à défaut de valeur monétaire », comme si le principal était la rentabilité matérielle d’une existence et, à défaut, ok, comme pis aller, du sens. Je pense que sens, productivité ou quoi que ce soit d’autre ne sont exigibles d’une existence qui ne se fait pas aux crochets du corps social, d’étrangers. Une existence peut être totalement gratuite, d’otium pur, sans « production » autre que la contemplation. Revendiquer une totale « inutilité » est même une grande élégance et une véritable liberté à notre époque où tout doit « servir à », tout doit avoir un rendement, une utilisation. Une existence pourrait très bien ne servir à rien, mais servir les dieux (les moines servent-ils à quelque chose pour l’athée ?), l’art, la poésie, dans leurs formes pures, ne « servent » à rien, ne doivent surtout servir à rien et sont d’autant plus nécessaires PARCE QUE sauvant l’humanité d’un regard purement objectivant et technique. Il faut que le poète ne serve à rien pour qu’il soit véritablement nécessaire.
      (là aussi je ne pense pas que nous soyons en vrai désaccord, mais j’en profite pour développer le truc).

      Une personne qui vit et a toujours vécu sur une fortune familiale n’a besoin de l’assentiment de personne que celui de sa famille : le clan fait ce qu’il veut de ses biens (de moins en moins hélas, mais idéalement). Si les arrières grands parents, les grands parents ont pu établir un parc immobilier permettant à leurs enfants de ne travailler à la gestion de tout cela que peu de temps par semaine, ou à un seul, sur une génération, de travailler et faire vivre ses frères et sœurs qui en retour lui rendent des services ou quelque formule que ce soit, c’est très bien pour eux, et les arrangement les concerne eux, pas nous dans la mesure où ils ne dépendant pas des aides d’État pour vivre.
      Dans ta dernière phrase tu évoques une façon d’être très particulière et en dénonces à juste titre sa vulgarité : la vulgarité du nouveau riche, le sentiment paradoxal d’infériorité du nouveau venu dans une caste qui compense par une attitude de supériorité vis à vis des « inférieurs sociaux » et dont cette domination symbolique constitue la raison (ou le mode) d’être. C’est clairement puant, mais c’est bien leur droit et celui de leur famille. Ce serait insupportable s’ils allaient, par ailleurs, donner des leçons de morale ou de politique.

      Enfin un petit truc sur l’attitude vis à vis des privilège : clairement, pour moi, « noblesse oblige » (cf là -> https://flambergeetbelladone.wordpress.com/2017/05/25/noblesse-oblige/ ) donc oui, la supériorité nous défend la médiocrité, nous oblige, comme tu dis, à la décence et nous donne plus de devoirs que de droits. MAIS c’est une exigence qui vient toujours de l’intérieur (qu’on s’impose à soi-même, qu’on impose à ses enfants), on ne peut l’imposer de l’extérieur. Si on ne peut accepter les privilèges que nous n’avons pas, c’est soit du ressentiment, soit du socialisme, souvent un mélange des deux, mais dans ce cas il faut aller au bout de sa pensée et rejoindre la lutte égalitariste (contre les privilèges de sexe, de race etc etc…). Si, au contraire, on accepte les privilèges, si on a pensée inégalitaire, si on les trouve justifié d’une façon ou d’une autre, il convient alors d’accepter ceux que nous n’avons pas. On ne peut rejeter le discours contre les privilèges de race, de sexe, d’intelligence, de bonne santé, de classe sociale acquise, d’éducation ET rejeter le seul que l’on a pas (de classe sociale héritée et de fortune). N’oublions pas que si l’aristocratie est aussi une aristocratie de cœur et d’âme, elle a toujours été, traditionnellement, une classe sociale privilégiée héréditaire : on ne peut garder que ce qui nous arrange.

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