Écrivit-elle sur internet.

30 mai 2017

Ce qui est posté sur internet est effacé de la réalité comme si tout ce qui apparaissait sur l’écran arrachait sa substance au réel pour en nourrir la toile et l’immonde araignée en son centre.
L’image n’est pas qu’une hallucination cauchemardesque: internet vit, comme système financier, comme place de marché, et fait vivre ses agents qu’il rémunère en transmuant la présence en ligne, donc l’absence de la réalité, en argent. De même qu’un barrage transforme le courant fluvial en courant électrique, internet capte et transforme l’énergie humaine en or.

Rien de fantastique là dedans: le net se nourrit de notre énergie (manifestée par nos clics), intérêt économique doublé d’un intérêt social quand l’énergie investie en ligne disparaît du réel: on s’y décharge de ses pulsion, révoltes, désirs, émotions, projets… et de sa volonté même.

Toute revolution.com est une révolution qui n’aura pas lieu, et l’indignation virtuelle permet la soumission réelle.

Lucratif opium du peuple, vampirisme ultime, plus retors et efficace qu’aucune caricature anarchiste de la finance et des « 200 familles ».
Tout ce qui s’affiche à l’écran devient divertissement, apparaissant sur un support de divertissement, soumis à la loi du papillonnement hyperactif et dilettante, baigné de la torpeur hypnotique, du doux liquide amniotique du net, « tout le monde flotte »…

Les manifestes les plus fulgurants, les cris de révolte se perdent dans la chambre sans écho de l’hébétude scintillante. Pire elles deviennent briques du temple de Baal, maillons de nos chaînes choisies et chéries: rien de gratuit, de pur, de violent n’y peut subsister. La violence la plus blasphématoire n’est plus que spectacle sous l’anesthésie des pixels, rien n’est vrai, tout est permis. L’art le plus sublime défile, une seconde par image, au bout d’un index paresseux qui déroule passivement une collection de chefs d’œuvres dont chacun devrait déchirer le tissu du temps.

Rien ne résiste à la prostitution, à l’égalisation du flux abrasif, tout vaut tout : chaton, test, wiki, massacre, invitation, nichons, miscellanées, musique, 12 chefs d’œuvre de la peinture européenne, pub, mails, chatons, gang bang. Comme dans un titre d’Igorrr, le sublime baroque devient buzz, bourdonnement technique et charognard du Seigneur des mouches.

Aucune parole, aucune image ne déchirera la toile. Tout au plus générera-t-elle plus de bruit, plus de distraction, des débats véhéments et toujours moins de réactions dans un réel exsangue. C’est le rêve par lequel l’araignée nous capte dans sa toile tandis qu’elle s’engraisse de nos espoirs par elles stérilisés et de nos tentations vaines : être celui qui, d’un mot de pure puissance, la déchirera.

L’écrit a pu connaître semblable projet comme externalisation de la mémoire ou du jugement,fuite du monde dans la fiction, motif d’oisiveté et d’inaction. Cependant la page nous laisse libres et critiques, actifs, capables de la poser pour prendre les armes tandis que la lumière informative et changeante (perversité de l’écran qui unit source de lumière et source d’information) nous fascine et nous assujettit. De même que le marketing s’adresse à l’enfant en nous et à ses pulsions érotiques, la lumière de l’écran réveille notre adhésion massive et sans recul à ce qui brille, scintille de mille couleurs mouvantes. Derrière l’adulte qui croit naviguer de son plein gré pour s’instruire ou enseigner, l’enfant absorbe, avale, s’extasie et en redemande. Derrière la volonté politique qui veut convaincre ou persuader, l’ego s’excite des vues, des commentaires, de la popularité.

Non seulement internet transforme tout ce que nous lui confions, sans exception, en distraction neutralisée et monétisée, mais il nous transforme nous-même en bébés vagissants livrés à leurs pulsions.

Indifférence, inconséquence, innocuité, nous sommes les courtisans poudrés et stérilisés de l’Araignée-Soleil.

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